Le documentaire en voie d’extinction ?
La télévision n’en a jamais autant produit, pourtant on craint sa disparition. Les œuvres les plus singulières souffrent du formatage imposé par les chaînes.
Jamais le documentaire n’a été aussi présent à la télévision, autant mis en avant… ni autant menacé. Pas une conférence de presse de France Télévisions ou d’Arte qui ne le cite à l’appui d’un discours prônant la création. Pas une saison sans que France 2 lui dédie quelques soirées spéciales, ni une quinzaine sans qu’il ait sur France 3 les honneurs d’un prime time. Quant à France 5, qui se prévaut d’en diffuser plus qu’aucune autre chaîne, elle finance chaque année quelque trois cents projets. Alors quoi ? L’embellie annoncée sur le service public serait-elle trompeuse ? C’est en tout cas l’avis de nombreux professionnels, qui pointent de leur côté une nette dégradation de la situation des documentaristes à la télévision.
« Le documentaire a un peu plus d’argent, de cases et de notoriété. Si le malade meurt, il meurt guéri », ironise le producteur Xavier Carniaux (société Amip). L’été dernier, son confrère Frank Eskenazi (The Factory) résuma le sentiment de ses pairs en dénonçant la « mort programmée » du genre dans Libération (1). Avec ce brin d’emphase qui sied aux oraisons funèbres, il y pointait une dérive éditoriale réduisant les espaces impartis aux « regards singuliers sur le monde ». « J’en avais assez d’entendre dire que la télévision défend le documentaire, explique-t-il aujourd’hui pour justifier cet article cinglant. Ce qu’elle met en avant, ce sont des documentaires génétiquement modifiés. » Comprenez : des programmes qui croisent le genre avec des formes qui lui sont étrangères. L’affublent des oripeaux de la fiction pour évoquer le déroulement d’une grossesse (L’Odyssée de la vie, sur France 2), la vie des premiers hommes (Homo sapiens, sur France 3) ou le procès du maréchal Goering (Goering dernier acte, sur Arte). Empruntent aux émissions de plateau leur recours aux people pour accrocher l’œil du chaland. Egaient un sujet ethnographique en associant Patrick Timsit aux Mentawaï d’Indonésie (Rendez-vous en terre inconnue, sur France 2) ou paillettent un sujet médical en évoquant le don d’organe via le rein transplanté de Richard Berry (Chronique d’une greffe annoncée, sur France 2). Quand ils n’exploitent pas les ficelles de la télé-réalité dans Plus près des étoiles (sur France 3), compétition de jeunes apprentis cuisiniers envoyés faire leurs preuves chez trois chefs renommés.
Cette prolifération de « monstres audiovisuels » serait sans gravité si elle s’accompagnait d’une valorisation des productions authentiquement documentaires. Or, comme le déplore Pascale Paulat, responsable des Etats généraux du documentaire de Lussas, « on fait de plus en plus passer pour des documentaires de création des réalisations qui n’en sont pas ». On substitue au regard d’un auteur le savoir-faire d’un reporter pour concevoir des programmes sur un modèle journalistique qui laisse autant de place aux écritures personnelles que le chas d’une aiguille à une corde à nœuds.
Même brillamment réalisé, La Meilleure Façon de marcher, de Gaël Leiblang, ne fait ainsi qu’appliquer à la formation de quatre élèves parachutistes le mode de traitement utilisé par d’autres pour suivre des apprentis gardiens de la paix (Cinq Femmes à l’école de police) ou des soldats du feu (Pompiers au cœur de l’urgence). Cette série, diffusée en novembre sur France 3, rappelle d’ailleurs la formule du magazine Vingt-quatre Heures (sur Canal+, de 1989 à 1995), également produit par l’agence Capa, et qui se définissait comme relevant du reportage (2).
« Ces longs sujets tournés en immersion exploitent un mode narratif auquel les téléspectateurs sont habitués. Ils peuvent offrir une lecture simple de la réalité, contrairement aux documentaires qui cherchent à l’appréhender dans sa complexité », avance Marc-Olivier Sebbag, délégué général du Syndicat des producteurs indépendants, pour expliquer la multiplication de ce type de programmes. Muriel Rosé, directrice des magazines et des documentaires de France 5, préfère y voir une forme d’écriture innovante et offrant l’avantage d’attirer un public plus jeune. C’est cette même analyse qui incite aujourd’hui une chaîne comme Arte à miser sur des écritures faciles et des sujets fédérateurs pour doper l’audience de ses programmes en début de soirée. « “Les gens ne vont pas comprendre” : voilà ce qu’on entend de plus en plus souvent dans les salles de montage », s’agace un familier de la chaîne culturelle, Martin Meissonnier, entre autres initiateur d’un collectif de réalisateurs soucieux du devenir de leur métier. « On nous demande de toujours simplifier, de mettre une voix off partout pour guider le téléspectateur, de ne pas laisser de place au silence, au doute ou à la réflexion. On a de moins en moins les coudées franches. »
Bien sûr, le service public finance toujours d’authentiques documentaires et continue de soutenir le travail d’un Rithy Panh, d’un JeanMichel Carré ou d’un Yves Jeuland. Il n’en demeure pas moins que les œuvres réellement originales et exigeantes se font plus rares – sur Arte comme sur France Télévisions. Et que « les espaces où l’on pouvait faire des choses différentes se réduisent peu à peu », comme le relève le documentariste Stan Neumann (3). C’est qu’un documentaire de création est un objet fragile. Un prototype dont la nature aventureuse s’accorde mal aux politiques d’antenne guidées par les courbes d’audience. Soucieuses d’éviter les déconvenues, « les chaînes ont tendance à se rassurer en défendant certaines recettes qui ne marchent pas toujours, explique le producteur Alexandre Cornu (Les Films du Tambour de soie) : ouvrir les films par une scène d’exposition forte, formuler rapidement les idées directrices, prendre le téléspectateur par la main et employer des ressorts dramatiques proches de la fiction pour éviter de le perdre en route… ».
Les responsables du service public nient farouchement encourager un certain formatage. « Nous recevons trois mille projets par an et nous en refusons deux mille sept cents. De quoi nourrir quelques rancœurs », explique Philippe Vilamitjana, directeur des programmes de France 5. « Ce genre de discours est souvent le fait de gens qui ont du mal à se renouveler », confie Muriel Rosé. Quant à Patricia Boutinard-Rouelle, chargée des magazines et des documentaires sur France 2, elle conteste que « les chaînes soient plus interventionnistes aujourd’hui qu’hier. Elles font simplement leur métier d’accompagner les films, dans le respect des auteurs ». « Il arrive que l’implication d’un chargé de programmes aide à bonifier un documentaire, reconnaît le réalisateur Henri de Gerlache. Encore faut-il qu’il soit un vrai partenaire – ce qui n’est pas toujours le cas – et ne cherche pas à formater le film en fonction d’une case. Cela fait dix ans que je pratique ce métier et aujourd’hui, avec ma petite expérience, j’ai paradoxalement moins de liberté. »
Depuis l’automne, l’emprise des diffuseurs sur la création documentaire est au centre d’une grogne qui agite les antennes régionales de France 3. Notamment en Alsace, où un collectif de réalisateurs dénonce un virage éditorial prétendant adapter sujets et formes aux attentes du public. Dans un appel argumenté (4), une vingtaine d’entre eux épinglent la volonté de privilégier sur leur antenne « l’Alsace qui réussit », d’opter pour des « écritures rapides », des « happy ends »… et des « approches déproblématisées », conformément aux préconisations d’une étude marketing indiquant que « le téléspectateur attend moins la vérité que l’apaisement de son stress devant la réalité ».
Interrogé sur ce mouvement qui a gagné d’autres locales, Jean-Marc Dubois, directeur des antennes régionales de France 3, parle de « malentendus » et d’« incompréhension » : « Dans un monde difficile, on peut effectivement se demander s’il ne faut pas de temps en temps chercher à être positif. Cela ne veut pas dire que nous allons uniquement nous engager sur des documentaires qui se terminent bien. Notre objectif est d’aller vers plus de qualité, en mettant un peu plus de moyens sur les films, sans exclure aucun type de sujet ni aucune forme d’écriture. »
Un discours en contradiction avec l’expérience du réalisateur Serge Steyer, cosignataire de cet appel, qui, depuis plus de vingt ans, promène sa caméra de l’Alsace à la Bretagne. « Dans les années 90, les directeurs d’antenne des Régions de France 3 étaient souvent des cinéphiles qui se fichaient de l’audience et glissaient dans leurs grilles des regards d’auteurs sous forme de documentaires. Les choses ont bien changé. On nous dit aujourd’hui : “Quand les gens rentrent d’une journée de travail, ils n’ont pas envie de se prendre la tête.” Devant une séquence pluvieuse, un directeur d’antenne est allé jusqu’à me dire qu’il aurait mieux valu tourner un jour où il faisait beau ! »
Le câble et le satellite semblent suivre une évolution comparable. Soumise depuis 2001 aux mesures d’audience et rattrapée par les lois de la concurrence, leur politique éditoriale est aujourd’hui plus que jamais liée aux lois du marketing. Signe de cette évolution : les plus jeunes de ces chaînes explorent des univers notoirement fédérateurs mais peu propices à l’expression de points de vue d’auteur : angoisse et affaires criminelles (13ème Rue), action et sensations fortes (Planète Choc), nature et découverte (Planète Thalassa, Ushuaïa TV, National Geographic)… Quant à Odyssée et Planète, qui se définissaient comme des « généralistes du documentaire », la première a choisi de se recentrer sur le voyage, les loisirs et l’art de vivre. La seconde offre encore régulièrement de belles surprises, mais n’hésite plus à truffer sa grille de reportages de Canal+, de numéros du magazine Faites entrer l’accusé et de docu-fictions. C’est dire si les problèmes posés au genre documentaire sur les chaînes publiques sont en fait un phénomène général à toute la télévision.
Stan Neumann va plus loin. Pour le réalisateur, les marges créatives dont il a bénéficié relèvent de la parenthèse enchantée dans l’histoire d’un média fondamentalement normalisateur. « La vérité de la télévision, c’est de produire un flux qui ne s’arrête pas et dans lequel rien ne doit faire relief. De ce point de vue, certaines démarches documentaires sont iconoclastes au sens propre du terme. En proposant des écritures originales, elles interrompent le flux. » Et si c’était justement en déjouant la nature du média que les chaînes publiques pouvaient marquer leur différence ?
François Ekchajzer
Article paru dans « Télérama » n°2976 du 27/01/07
(1) Le texte de cette tribune, parue le 22 août 2006, peut être consulté sur www.docnet.fr
(2) En qualifiant de « documentaires » ce type de programmes, les producteurs bénéficient d’aides financières spécifiques.
(3) Réalisateur de La langue ne ment pas, rediffusé sur Arte mercredi 31 janvier.
(4) « Vers une mise à mort du documentaire de création en Alsace ? », à lire sur www.realisateursalsace.info et sur www.addoc.net