Cher Serge,
La lecture de tes éditos d’Ecran Total est le plus souvent un vrai moment de bonheur, un peu comme les critiques gastronomiques de François Simon dans le Figaro : c’est pertinent, bien écrit, parfois teinté d’un humour salvateur dans ce monde de brutes. Mais celui du dernier numéro daté du 17 octobre, qui parle intelligemment des quatre chantiers de réforme de l’audiovisuel lancés par la Ministre de la Culture, contient tout de même deux contre-vérités que je ne peux laisser passer sans protester de manière véhémente.
Concernant les décrets « Tasca », tu parles d’abord de la prétention légitime des chaînes à revendiquer la propriété des œuvres qu’elles financeraient (je souligne le conditionnel…) intégralement. « C’est vrai pour la fiction et la plupart des documentaires ». Non, cher Serge, c’est faux de la quasi-totalité des documentaires, mais aussi de la fiction. C’est dommage que ce genre de lieux communs qui polluent les articles de la presse généraliste se retrouve sous ta plume.
Tu connais suffisamment la profession pour ne pas ignorer que, même en fiction, pour produire effectivement un film les producteurs doivent développer 10 projets dont au moins la moitié est financée par eux seuls et l’autre moitié à 50%. Si je sais compter, ça veut dire que les producteurs de fiction supportent 75 % des coûts réels de développement. Pour le documentaire, c’est encore pire puisque d’une part le développement n’est presque jamais financé par les chaînes, et que leur apport en production oscille entre 30 et 50 % du budget. Donc le travail du producteur est toujours considérable : pour l’éditorial d’abord, la recherche de sujet et de formats nouveaux, la réflexion, l’invention très en amont d’un scénario ou d’un projet écrit.
Ce rôle essentiel, sans lequel il n’y aurait aucune force de proposition dans aucun genre, n’est jamais valorisé, jamais reconnu et pris en compte comme il l’est dans n’importe quel autre secteur économique : ça s’appelle la « recherche et développement ». Tu sais bien, Serge, qu’on fait l’autruche sur cette question depuis des années et que c’est l’une des raisons importantes pour laquelle nous n’avons pas, comme tu dis, « un système audiovisuel performant ». Nous vendons nos œuvres à prix coûtant. C’est comme si BMW vendait ses voitures neuves à 10 000 euros. C’est absurde.
Ensuite tu écris que, à part l’animation, les producteurs ne prennent aucun risque et n’investissent pas. C’est quand même incroyable de lire une chose pareille ! Pour 90 % des documentaires et une part non négligeable des fictions (toutes celles, un peu ambitieuses, qui nécessitent des coproductions) la prise de risque est considérable, d’abord sur le financement que le producteur doit compléter seul, mais aussi sur la garantie de bonne fin qu’il assure à ses risques et périls. Oui, les producteurs participent largement au financement des œuvres et ils prennent des risques à chaque film, pris en étau entre les exigences (légitimes) de qualité artistique et technique toujours croissantes du marché, et l’augmentation constante des coûts de production, talents inclus. Tordons une bonne fois pour toute le cou à ces clichés mensongers qui servent parfaitement les intérêts directs de certains diffuseurs, tu le sais bien, Serge.
Deuxième point de désaccord avec toi : ta question pernicieuse sur l’utilité des chaines de service public. Il faut une télé publique forte et diversifiée pour (au moins) deux raisons simples : premier point, c’est un outil, une usine, un monument (appelons-le comme tu voudras) qui est au cœur des enjeux de société, le dernier rempart audiovisuel qui véhicule encore de la connaissance, du débat, de la découverte, de la qualité, du sens, de la compréhension de l’autre, de la découverte du monde. Et qui fabrique notre mémoire de demain. Enlève les 5 chaînes de France Télévision et Arte, et regarde le paysage… Tu veux un pays à la Berlusconi ? Tu parles de la redevance : alors il faut aussi supprimer les 7 stations de Radio France, ses deux orchestres, et tout notre patrimoine (le premier au monde, on l’oublie) conservé par l’INA. C’est tout ça la redevance, pas seulement 3 chaînes. Combien d’éditos as-tu écrit pour dénoncer son montant si faible par rapport à nos voisins ? C’est précisément quand les chaînes privées gratuites se multiplient qu’il faut renforcer l’offre publique. Combien de chaînes de télévision et de radios publiques en Allemagne, en Angleterre ? Et quand de nouveaux modes de diffusion apparaissent, la télé publique doit s’y trouver également.
Le second point c’est que le secteur public finance une part importante de la fiction et de l’animation, et la totalité du documentaire. Réduire sa surface, c’est rayer de la carte un pan entier du tissu créatif et industriel. Alors, « un impôt payé par tous » alors qu’il y du gratuit en parallèle ? Dans ce cas, supprimons aussi l’école et l’hôpital publics puisque, dans ces deux secteurs, il y aussi du privé « gratuit ».
Mon cher Serge, les mutations que nous vivons en ce moment méritent de vrais débats de fond. Je suis à ta disposition.
Bien amicalement à toi, un lecteur fidèle.
Olivier Mille
Producteur
Lettre adressée à « Ecran Total » le 18/10/07